Nouvel an lunaire : plats porte-bonheur et logiques cachées du repas de fête
Chaque année entre fin janvier et mi-février, des centaines de millions de foyers, de Pékin à Hanoï en passant par Séoul et les diasporas du monde entier, composent le repas le plus codifié de leur calendrier. Le menu du réveillon lunaire n'a rien d'arbitraire : il obéit à deux logiques, l'homophonie et la forme, que l'on retrouve d'un pays à l'autre avec des variantes locales.
Homophonies : quand le menu est un jeu de mots
Le mandarin et le cantonais comptent peu de syllabes distinctes, ce qui multiplie les homophones. La table de fête en fait un langage. Le poisson, yu, se prononce comme le mot abondance ; on le sert entier, tête et queue comprises, et on en laisse volontairement au plat pour que le surplus se reporte sur l'année suivante, selon la formule consacrée nian nian you yu. Le gâteau de riz gluant niangao sonne comme année plus haute, promesse de progression. Les mandarines et kumquats évoquent l'or et la chance en cantonais. Même les algues cheveux, fa cai, doivent leur présence à leur homophonie avec s'enrichir.
Formes : lingots, longueur, rondeur
La seconde logique est visuelle. Les jiaozi du nord de la Chine, pliés en croissant rebondi, reproduisent la silhouette des lingots d'argent de la Chine impériale ; on en façonne des centaines en famille dans la nuit du réveillon, et certains foyers glissent une pièce dans l'un d'eux. Les nouilles de longévité se mangent sans les couper ni les mordre, la longueur du fil figurant celle de la vie. Les boulettes de riz gluant tangyuan, parfaitement rondes, disent la réunion du cercle familial, tout comme les plats servis au centre et partagés.
Personne ne croit qu'un ravioli rend riche. Mais le plier ensemble la veille du nouvel an, ça, ça tient une famille.
Cette mise au point d'une cuisinière pékinoise installée à Belleville rappelle que la fonction première du code est de faire faire des choses ensemble.
Variantes régionales du même système
Le principe voyage et s'adapte aux langues et aux produits locaux :
- Vietnam : le banh chung, carré de riz gluant farci, figure la terre et se prépare sur plusieurs jours pour le Têt.
- Corée : le tteokguk, soupe de tranches de gâteau de riz en forme de pièces, fait symboliquement gagner un an d'âge.
- Communautés chinoises d'Asie du Sud-Est : le yusheng, salade de poisson cru que les convives lancent en l'air avec leurs baguettes, le plus haut possible.
Pour un observateur français, la leçon dépasse le folklore : ce répertoire montre comment une culture peut charger la nourriture de sens sans discours, par le nom, la forme et le geste. Nos galettes des rois et crêpes de la Chandeleur relèvent du même mécanisme ; le nouvel an lunaire en offre simplement la version la plus systématique encore en usage.